| En France, le nombre de femmes
épileptiques en âge de procréer est estimé approximativement
à 100 000 et environ 5000 grossesses sont menées chaque année
par celles-ci. Les progrès effectués dans la prise en charge
permettent à 90% des grossesses d'être menées sans complications.
Toutefois, l'existence d'un risque potentiel de complications chez la mère
et le foetus motive une prise en charge adaptée de la grossesse,
réalisée conjointement par le neurologue et l'obstétricien,
afin de mettre en place les mesures préventives et la surveillance
(1). |
Généralités
|
L'influence de la grossesse sur la fréquence
des crises est variable et imprévisible. De récentes études
montrent l'augmentation du nombre de crises chez 20-33 %, une réduction
chez 7-25 % et une stabilisation chez 50-83% des patientes. Cependant,
à l'échelon individuel, il est impossible de prédire
l'évolution de l'épilepsie pendant la grossesse, malgré
les multiples facteurs que sont l'âge, l'origine ethnique, le
nombre de grossesses, le type de crises et la fréquence des crises
durant les grossesses antérieures (2).
Durant la grossesse, de nombreux facteurs
physiologiques et psychologiques sont susceptibles d'influencer l'épilepsie
:
• modification des concentrations
d'hormones sexuelles (hyperoestrogènie)
• variation du métabolisme
des anti-épileptiques (AE)
• manque de sommeil
• stress
Le taux plasmatique d'oestrogènes
et de progestérone augmente durant la grossesse, et réalise
un pic au 3° trimestre. Il semble qu'une augmentation du ratio oetrogène/progestérone
favoriserait la survenue des crises alors qu'une diminution de ce ratio
en réduirait le nombre(3). L'augmentation transitoire au premier
trimestre des ßHCG suggère, chez l'animal, la recrudescence
des crises au 1° trimestre.
Les études ont montré
que les troubles du sommeil et la malobservance du traitement jouent
un rôle chez 70% des patientes ayant une aggravation de leur épilepsie
durant la grossesse (4). Le manque de sommeil peut-être dû
aux difficultés liées à la grossesse (nausées,
lombalgies, myalgies, mouvements du foetus, pollakiurie nocturne). Les
difficultés familiales, financières et professionnelles
peuvent contribuer aux troubles du sommeil et au stress.
La malobservance du traitement AE est
habituelle. Elle est liée à un fort message véhiculant
le concept de l'influence néfaste des médicaments sur
le foetus. Les effets tératogènes des AE sont bien décrits,
et les risques encourus par le foetus sont souvent exagérés
ou mal évalués. Afin d'améliorer l'observance thérapeutique,
la patiente doit bénéficier d'informations claires et
concises concernant le rapport entre les risques liés à
la survenue de crises et les risques tératogènes.
Durant la grossesse, l'influence des
crises d'épilepsie sur le foetus est non négligeable.
Les crises tonico-cloniques généralisées (CTCG)
sont à l'origine d'hypoxie et d'acidose chez la mère et
le foetus (5). Après une seule CTCG, il a été rapporté
des cas d'hémorragies cérébrales foetales, de fausses
couches et de mort-nés (6). L'influence des crises non convulsives
sur le développement du foetus est moins connue. Une étude
conclut sur une augmentation du taux de malformations chez les enfants
de mères épileptiques faisant tout type de crise par rapport
aux enfants de mères épileptiques indemnes de crises,
ce durant le premier trimestre (12.3 % versus 4 %) (7). Aussi, plusieurs
types de crises peuvent engendrer des traumatismes, pouvant favoriser
une rupture prématurée des membranes et augmentant le
risque d'infections, d'accouchements prématurés et de
décès du foetus. Les patientes épileptiques ont
un risque plus élevé face à certaines complications
obstétricales. Il existe une augmentation du risque par 2 de
survenue d'anémie, d'hémorragie vaginale, de vomissements
gravidiques, d'éclampsie, d'accouchements prématurés
ainsi que de mort foetale (8). Le taux de mort-nés varie de 1.3
à 14 % chez les mères épileptiques alors qu'il
est de 1.3 à 7.8 % chez les mères non épileptiques
(9). Le taux de décès périnataux est aussi augmenté
comparé aux taux recensés chez les mères saines.
Il apparaît aussi, chez les mères épileptiques,
une fréquence plus élevée d'avortements spontanés
(9). |
Epilepsie et influence du
traitement
|
| PRINCIPAUX ANTI-EPILEPTIQUES (NDLR) |
| VPA |
Acide
valproïque |
DEPAKINE®
- DEPAKOTE® - VALPROATE DE SODIUM IMEX® |
| PHT |
Phenytoïne |
DIHYDAN®
- DILANTIN® |
| CBZ |
Carbamazépine |
TEGRETOL®
- CARBAMAZEPINE MERCK® |
| PB |
Phénobarbital |
GARDENAL®
- ALEPSAL® |
| |
| DBP |
Gabapentine |
NEURONTIN® |
| TGB |
Tiagabine |
GABITRIL® |
| TPM |
Topiramate |
EPITOMAX® |
| LM |
Lamotrigine |
LAMICTAL® |
Pendant
la grossesse
La gestion des AE pendant la grossesse
est complexe. Le taux plasmatique des AE diminue en per partum malgré
le maintien ou l'augmentation des posologies, puis augmente en post
partum. De nombreux facteurs contribuent à la diminution du taux
plasmatiques des AE : malabsorption (rare), augmentation du volume de
distribution et diminution du taux d'albumine sérique à
l'origine de l'augmentation de la clairance des AE. La mesure du taux
sérique, en particulier de la fraction libre des AE avant et,
à intervalles réguliers, pendant la grossesse, est théoriquement
conseillée. L'ajustement des doses doit-être décidé
essentiellement sur des critères cliniques et ne se justifie
pas uniquement par la constatation de taux sériques bas.
Les enfants de mères épileptiques,
traitées ou non, ont un risque augmenté de retard de croissance
intra-utérin, de malformations congénitales mineures et
majeures, de microcéphalie et de troubles développementaux
(10). Le risque d'anomalies mineures est multiplié par deux ou
trois. Elles se caractérisent par des anomalies digitales (hypoplasie
par ex.) et faciales (hypertélorisme per ex.). Les malformations
majeures incluent les malformations cardio-vasculaires (tétralogie
de Fallot, coarctation aortique, sténose de l'artère pulmonaire..)
et du tube neural (spina bifida).
Certaines de ces anomalies sont probablement
liées à la mère épileptique mais la contribution
des AE est aussi démontrée. Le syndrome des anti-convulsivants
comporte les troubles foetaux suivants, associés ou non : anomalies
mineures, malformations majeures, retard mental, microcéphalie,
retard de croissance intra-utérin. Ce syndrome a été
décrit avec l'acide valproïque (VPA), la phénytoïne
(PHT), la carbamazépine (CBZ) et le phénobarbital (PB)
(11). Il est clairement démontré que le risque de tératogènéicité
augmente avec le nombre d'AE auquel le foetus est exposé durant
la grossesse. Des études rapportent qu'à partir de quatre
AE, on retrouve dans 25% des cas des malformations foetales majeures.
Les effets tératogènes,
chez l'humain, des nouveaux AE (gabapentine (GBP), tiagabine (TGB) ou
topiramate (TPM)) sont inconnus actuellement. L'effet tératogène
du TPM a été démontré chez l'animal (agénésie
des membres inférieurs). Le rapport d'une étude prospective,
chez les femmes enceintes, concernant la lamotrigine (LM) objective
la survenue de malformations majeures dans 7.5% des cas, et dans 3.4%
des cas lorsque la LM était en mono-thérapie (12). Le
risque de survenue d'anomalies de spina bifida chez l'enfant de mère
épileptique, traitée par CBZ ou VPA, est multiplié
par 10 à 20 par rapport à la population générale.
Plusieurs études prospectives sont en faveur d'un risque d'anomalies
néo-natales aux alentours de 4% chez l'enfant de mère
traitée par VPA seul et ce risque augmente fortement à
partir de 1 gramme/j et de 70 mcg/ml (x).
Une surveillance prénatale rigoureuse
doit être réalisée chez toutes les femmes épileptiques
afin de détecter la présence de malformations foetales.
Cette surveillance est basée sur la combinaison d'examens biologiques
et ultra-sonographiques. La recherche de spina bifida comprend la réalisation
d'un dosage d'α foeto-protéine et d'une échographie
entre la 14 et 16ème semaine d'aménorrhée (SA).
L'échographie trans-vaginale permet de visualiser une anomalie
du tube neural entre la 11ème et la 13ème SA. L'amniocentèse
avec dosage d'α foeto-protéine et d'acétylcholine
estérase est souhaitée le cas échéant. La
réalisation d'un doppler cardiaque foetal suivi d'une échographie
permet, dès la 20ème SA, de diagnostiquer plus de 85%
des anomalies cardiaques.
La majeure partie des études
objective un risque important de déficience mentale chez les
enfants de mères épileptiques traitées. Il varie
de 1.4 à 6% selon les études alors qu'il est de 1% chez
les témoins (13). Un risque de prématurité ou d'hypotrophie
néonatale est rapporté dans 10% des cas. Le risque d'épilepsie
chez l'enfant de mère épileptique est plus élevé
que pour les mères saines (multiplié par 3.2) et le risque
de crises néonatales semble plus lié à la survenue
de crises chez la mère qu'au traitement pris par celle-ci (14).
Quant au risque lié à l'épilepsie paternelle, il
n'est pas démontré.
La tératogènéicité
des AE est médié par plusieurs mécanismes, incluant
l'effet anti-foliques des AE ou de leurs métabolites actifs.
PHT, CBZ, PB sont associés à un déficit en folates
alors que VPA et LTG interfèrent avec leur métabolisme(15).
Le déficit en folates est associé à un risque plus
élevé d'avortements spontanés ou de malformations
chez l'animal et l'humain(15). La supplémentation en folates
diminue le risque d'anomalie du tube neural et d'autres malformations(16).
La supplémentation doit continuer après l'accouchement.
La posologie recommandée est 0.4 mg/j. L'augmentation du risque
de tératogènéicité dans le cas des polythérapie
semble être liée à la production de radicaux libres
et d'époxydes(17).
Des manifestations hémorragiques
ont été rapportées en période néonatale,
liées à un déficit en facteurs de coagulation vitamine
K dépendants(18). Les AE peuvent induire un déficit foetal
en vitamine K par production d'une forme anormale de prothrombine (PIVKA-II,
prothrombine induced by vitamin K absence of factor II) (19).
Ce déficit a été décrit avec CBZ, PHT, PB
et le vigabatrin. Le mécanisme est inconnu. La prophylaxie consiste
en l'administration chez la mère, durant le dernier mois de grossesse,
de 10 mg per os de vitamine K(1)1 et d'une dose unique IV ou
IM de 1 mg au nouveau-né à la naissance. Dans le cas où
la mère n'a pas reçu de vitamine K pendant la grossesse,
il est alors recommandé de la lui administrer par voie parentérale
dès le début du travail. Si le taux de facteur II du nouveau-né
est inférieur à 5% de la valeur normale, il doit bénéficier
d'une administration de plasma frais congelé (PFC).
Le taux plasmatique maternel de vitamine
D diminue, notamment avec un traitement par PHT ou PB, lié à
l'augmentation de catabolisme. Les femmes enceintes épileptiques
sont encouragées à prendre une supplémentation
vitaminiques pendant la grossesse (20).
Pendant
le travail et la délivrance
La survenue de crises d'épilepsie
chez la mère épileptique apparaît dans 1 à
2% des cas durant le travail et dans les mêmes proportions dans
les 24 heures après la délivrance(21). La survenue de
crise peut-être due au manque de sommeil. Si le travail est prolongé,
le traitement AE pourra être administré par voie IV (VPA,
PH, PB). La survenue de crises répétées nécessitent
un traitement IV par benzodiazépines. Celles-ci peuvent être
à l'origine de dépression respiratoire chez la mère
et le foetus, nécessitant un monitorage strict. Les bolus de
PHT peuvent engendrer des troubles cardiaques (dysrythmies, hypotension)
nécessitant une surveillance cardioscopique de la mère
et du foetus. L'utilisation de la fosphénytoine semble diminuer
ce risque.
L'état de mal épileptique
doit être traité agressivement du fait des risques maternel
et foetal. Dans le cas de crises répétées, d'absences,
ou de crises partielles complexes rendant la coopération impossible
durant le travail, il est alors préconisé d'accoucher
la patiente par césarienne(21).
Pendant
le post-partum
Après la délivrance, chez
la mère, le taux plasmatique des AE continue de s'élever
pour atteindre un plateau à 8-10 semaines. Ce taux doit être
surveillé durant cette période.
Des troubles du comportement périnataux
ont été attribués à l'exposition intra-utérine
aux AE, notamment les benzodiazépines (irritabilité) et
les barbituriques (léthargie). Tous les AE classiques sont présents
dans le lait maternel (tableau 1), à des taux variables. La prise
d'un traitement AE, ne constitue pas à elle seule une contre-indication
à l'allaitement maternel, qui pourrait d'ailleurs limiter le
risque de syndrome de sevrage du nouveau-né.
Tableau 1. Concentration des AE dans
le lait maternel et élimination néonatale.
| AE |
Ratio concentration lait
/ plasma |
tx vie adulte (h) |
tx nouveau-né (h) |
| CBZ |
0.4-0.6 |
8-25 |
8-28 |
| PHT |
0.2-0.4 |
12-50 |
15-105 |
| PB |
0.4-0.6 |
75-126 |
45-500 |
| VPA |
0.01 |
6-18 |
30-60 |
| LT |
0.6 |
- |
- |
Yerby
M, Collins S. Teratogenecity of antiepileptic drugs. In:
Engel J, Pedley T, editors. Epilepsy, a Comprehensive Textbook.
Philadelphia:
Lippincott-Raven; 1997. p. 1195-1203. (9) |
|
Le post partum est une période
d'aggravation du rythme des crises chez la mère d'où la
nécessité d'extrêmes précautions durant cette
période. Il est préférable, en cas de crises, que
la mère promène le bébé en poussette plutôt
que la tenir dans ces bras. Ce risque existe aussi au moment des changes.
Des mesures d'hygiènes de vie et notamment de préservation
d'un bon sommeil sont nécessaires surtout en cas d'allaitement.
| GESTION D'UNE GROSSESSE
EN CAS D'EPILEPSIE : Que faire ? |
| Avant la conception |
- Informer des risques liés au traitement AE, aux crises
et ceux des complications obstétricales
- Planifier la grossesse (supplémentation
en folates avant la conception)
- Réévaluer le traitement AE en fonction de l'efficacité
et des risques tératogènes (préférer
la
monothérapie)
- Contrôler l'épilepsie
- Supplémenter en acides foliques (au moins 0.4mg/j
à 4mg/j) au moins 30 jours avant la conception
|
| Pendant la grossesse |
- Supplémenter en acide foliques jusqu'au 4ème
mois (embryogenèse)
- Surveillance échographique classique (12 SA, 22 SA et 32 SA) associée
à deux autres
échographies :
6-8 SA : détermination de l'âge gestationnel permettant
la bonne surveillance ultérieure
16 SA : dépistage précoce des anomalies majeures
de fermeture du tube neural
- Ne pas modifier le traitement AE si l'épilepsie
est stabilisée.
- Prescrire 10 mg/j de vitamine
K per os pendant le dernier mois de grossesse
|
| Pendant le travail
et en post partum |
Accouchement par
voie basse dans la majorité des cas
- Absence de contre-indication
à l'anesthésie péri-durale
- Surveillance du nouveau né
- Adapter le traitement AE
|
Professeur
Thibault MOREAU
Service de Neurologie Clinique et Laboratoire du Système Nerveux
Hôpital Général
3 rue du Faubourg Raines
BP 1519
21033 DIJON CEDEX |
Bibliographie
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