Cancer de l'intervalle
Pr TAOUREL

Le cancer de l’intervalle se définit comme un cancer survenant après un dépistage négatif et avant le tour suivant programmé, le dépistage étant négatif soit parce que la mammographie a été négative, soit parce qu’elle a été positive mais avec des examens complémentaires jugés négatifs. Les cancers de l’intervalle incluent les cancers invasifs aussi bien que les carcinomes canalaires in situ. Le taux de cancer de l’intervalle est un des critères principaux de qualité d’un dépistage et il varie dans les différents programmes européens centralisés autour de 1/1000 femmes dépistées. M.-C. Wagnon a réalisé une revue de la littérature complète à paraître dans le Journal “Le Sein”, étudiant ces taux de cancer de l’intervalle et montrant qu’il était de 9,4 cancers de l’intervalle pour 10 000 femmes dépistées dans l’expérience suédoise, de 15,8 cancers de l’intervalle dans l’expérience du Royaume Uni, de 9,6 cancers de l’intervalle dans l’expérience hollandaise et de 7,8 cancers de l’intervalle dans l’expérience de Colombie Britannique. Cette définition des cancers de l’intervalle est bien acceptée mais présente un certain nombre d’incertitudes gênant l’analyse des chiffres de la littérature :
• la définition ne définit pas un délai déterminé entre deux tours de dépistage ;
• le taux effectif de cancer de l’intervalle ne peut être évalué qu’avec un registre des tumeurs fiable avec un traçage performant des patientes. Le fait qu’il existe un seul registre des tumeurs avec des données démographiques précises au Luxembourg explique sans doute un taux de cancers de l’intervalle élevé (22 cancers de l’intervalle pour 10 000 femmes dépistées) ;
le principal écueil de la définition du cancer de l’intervalle est qu’elle regroupe plusieurs situations différentes:
- le cancer de l’intervalle vrai pour lequel le signal radiologique absent au départ n’est présent que lorsque le cancer est objectivé par la clinique ou un autre moyen diagnostique. Les clichés de dépistage sont donc négatifs même à la relecture et les clichés de diagnostic sont positifs ;
- le cancer de l’intervalle avec signaux a minima sur la radiologie de dépistage ;
- le faux négatif des cancers de l’intervalle dans lequel le cancer a été découvert entre deux vagues de dépistage car il y a eu une erreur de lecture ou une erreur technique sur la mammographie de dépistage ;
- le cancer dit occulte où il n’y a pas de signal en mammographie tant sur la mammographie de dépistage que sur la mammographie réalisée au moment du diagnostic fait par la clinique ou par tout autre moyen diagnostique.
Ces différentes catégories regroupent des tumeurs différentes et surtout posent des problèmes diagnostiques différents puisqu’il s’agira d’éviter les faux négatifs des cancers de l’intervalle, de réfléchir sur les signes a minima présents dans certains cancers de l’intervalle et d’analyser les caractéristiques des cancers occultes et des cancers d’intervalle vrais.

Les faux négatifs des cancers de l'intervalle

Il s’agit soit d’erreur dans la technique de réalisation de la mammographie, soit d’erreur dans l’interprétation de la mammographie. Cette erreur ne peut être affirmée que lors d’une relecture en aveugle qui se fera sans la connaissance du siège du cancer et non pas dans le cadre d’une relecture rétrospective qui est une analyse de la mammographie de dépistage avec la connaissance de la localisation du cancer. La relecture en aveugle doit être effectuée à partir d’un set composé des mammographies antérieures au diagnostic (faux négatifs de l’intervalle) auquel on ajoutera des mammographies normales en proportion variable selon les études et parfois des faux positifs.
Cette relecture est en règle réalisée par un panel d’observateurs et le taux de cancer jugé visible varie en fonction du nombre de lecteurs retenus. Dunkan en 1995, observe un taux de cancer jugé visible allant de 56 % en cas de lecture unique à 4 % si l’on exige un consensus de 6 lecteurs. En fait, pour s’affranchir des variations inter-observateurs, la formule statistiquement retenue par Warren Burhenne est de retenir comme faux négatif des cancers vus par la majorité d’un panel de lecteurs (3 sur 5).

Ces faux négatifs des cancers de l’intervalle représentent environ 20 à 30% des cancers de l’intervalle.

Diminuer ce taux de faux négatif constitue un des principaux objectifs des nombreuses formations en mammographie. Ces faux négatifs peuvent être en rapport avec des erreurs techniques, des erreurs dans la détection ou des erreurs dans l’interprétation.

Erreur technique

Les facteurs importants de qualité en mammographie sont bien connus et incluent
notamment l’inclusion d’une quantité optimale de tissus mammaires avec un bon positionnement de la patiente tant pour la réalisation du cliché de face que du cliché en
oblique, une exposition adéquate, un contraste élevé, une résolution élevée, une bonne compression et l’absence d’artéfacts.
Parmi ces facteurs, c’est le mauvais positionnement de la patiente qui est le facteur le plus significatif à l’origine de cancers de l’intervalle. L’importance des contrôles de qualité et d’une technique optimale de réalisation de mammographies ne doit plus être rappelée car bien connue. Rappelons cependant que ce manque de qualité technique a également une forte implication médico-légale puisque responsable de la majorité des condamnations liées à un cancer manqué.

Erreur de détection

Les cancers non détectés sont en rapport dans 30 % des cas environ avec des microcalcifications et dans 70 % des cas avec un autre signal.
Les micro-calcifications sont plus difficiles à détecter dans les seins denses. Lorsque le signal du cancer n’est pas celui de micro-calcifications, les causes de non détection peuvent être en rapport avec le siège du cancer ou avec des images subtiles. Pour le siège du cancer, dans la série de Bird, les cancers manqués siègent plus fréquemment en limite de glande ou dans les régions profondes du sein. Pour l’aspect de la lésion, les cancers manqués sont de façon significative pour Goergen moins denses et plus souvent vus sur un seule incidence. D’autre part, certaines images ayant une valeur prédictive positiv inférieure à 20 % sont difficiles à mettre en évidence. Il s’agit de distorsions architecturales sans masse définie et sans condensation centrale et des asymétries de densité mammaire. Les distorsions architecturales sont une présentation radiologique fréquente des faux négatifs de cancer de l’intervalle. Burel, dans une série de 72 773 mammographies étudient 90 cancers de l’intervalle dont 20 faux négatifs et retrouvent dans 55 % de ces faux négatifs une distorsion architecturale. D’autres études retrouvent des taux inférieurs avec dans l’expérience du dépistage de Loire Atlantique un taux de 22 % de faux négatifs se présentant sous forme d’une distorsion architecturale simple. Les distorsions architecturales isolées sont d’autre part un mode de révélation classique du carcinome lobulaire infiltrant qui se présente sous cette forme dans 16 à 20 % des cas selon les auteurs. Les asymétries localisées de densité mammaire sont également une cause de faux négatif de cancer de l’intervalle. Aussi, même si la valeur prédictive positive de telles images est faible (sans doute inférieure à 5 %), il faudra pratiquer une échographie à la recherche d’un substratum lésionnel à cette asymétrie de densité.
Enfin, certaines localisations sont souvent le siège de cancer manqué comme la graisse pré-pectorale ou le sillon sousmammaire (FIGURES 1).
Par ailleurs, la mise en évidence d’une anomalie (bénigne ou maligne) expose au risque d’analyse moins rigoureuse du reste des plages mammaires et de la baisse de sensibilité des lecteurs. C’est la “satisfaction of search” des anglosaxons expliquant, par exemple, des faux négatifs dans le diagnostic d’une multifocalité ou d’une multicentricité.

Erreurs d’interprétation

Il s’agit dans ce cadre d’anomalie individualisée, mais interprétée comme une variante de la normale ou comme une image construite ou bien interprétée comme une lésion bénigne de façon certaine (ACR 1 ou 2). Il est difficile, sur les études publiées, de savoir si une anomalie subtile (rupture architecturale, asymétrie de densité, opacité vue sur une indicence) est une erreur de détection ou une erreur de caractérisation avec la lésion interprétée comme une image construite. Dans certains cas, il existe manifestement une erreur de caractérisation parce que la lésion bien individualisée est d’apparence strictement bénigne, décrite comme un kyste ou un ganglion intra-mammaire ou parce que l’anomalie bien visualisée est stable. En effet, la stabilité d’une lésion peut être une fausse sécurité, en particulier dans le cadre des micro-calcifications puisqu’une étude, publiée il y a 10 ans maintenant, incluant 105 patients porteurs de micro-calcifications en rapport avec une pathologie maligne a retrouvé une stabilité des micro-calcifications sur un intervalle variant entre 8 et 63 mois chez 25 % des patients.

Figures 1a et 1b
Erreur de détection d'un cancer du sein
du sillon sous-mammaire droit
Figures 1c et 1d
9 mois plus tard, masse clinique inféro-interne droite avec lésion évidente en mammographie

Signes minimes au moment de la mammographie de dépistage

Les signes minimes sont les anomalies visibles à l’endroit où se développera le cancer mais d’aspect totalement aspécifique qui ne sont individualisées que dans une lecture rétrospective avec connaissance de l’évolution et de la localisation du cancer et qui ne sont pas détectées par la majorité des lecteurs en relecture en aveugle. Ces signes dits minimes correspondent à des micro-calcifications d’allure typiquement bénigne ou à des répartitions un peu hétérogène du tissu fibroglandulaire. Même si dans certains cas, en projection de ces signes mammographiques minimes va se développer un cancer de l’intervalle, arrêter ce type de lésion en mammographie ne semble pas raisonnable et induirait un manque de spécificité de la mammographie condamnant toute action de dépistage par la mammographie. En effet, ce type de signe (micro-calcifications peu nombreuses d’allure bénigne, surdensité à bords flous vue sur une incidence) n’avait une valeur prédictive positive que de 2/1000 dans une étude prospective suivant 382 patientes porteuses de 583 signes de ce type avec une médiane de suivi de 30 mois.

Les cancers occultes

Ces cancers occultes sont des cancers de l’intervalle dans lesquels tant la mammographie
de dépistage que la mammographie réalisée au moment du diagnostic sont négatives, même a posteriori. Le taux de cancers radiologiquement occultes varie dans la littérature mais semblent représenter environ 10 % des cancers de l’intervalle. Une étude australienne cependant retrouve un taux important de cancers radiologiquement occultes puisque dans un programme de dépistage, il individualise 120 patientes avec cancers radiologiquement occultes qui représentent 8 % des cancers vus dans le dépistage. Dans cette série, de façon habituelle, ces cancers radiologiquement occultes survenaient plus souvent chez des patientes de moins de 50 ans, chez des patientes ayant des seins denses et correspondaient dans 25 % des cas à des carcinomes lobulaires infiltrants exclusifs ou associés à des carcinomes canalaires infiltrants. La taille moyenne des tumeurs était de 15 mm mais avec, chez trois patientes, des tumeurs de plus de 7 cm non visualisées en mammographie.
Dans tous ces cas de cancer du sein à mammographie normale, le signe d’alerte avait été
clinique. Dans notre expérience, le signe d'alerte est clinique une fois sur deux (FIGURES 2), échographique isolé une fois sur quatre et IRM isolé une fois sur quatre.

Figures 2a et 2b
Cancer occulte mammographique sur les incidences conventionnelles (face, oblique). La lésion est bien palpée cliniquement et visualisée sur le profil comme sur l'IRM. Elle mesure 22 mm de diamètre
Les cancers de l'intervalle vrais

Ces cancers sont survenus entre deux vagues de dépistage. La mammographie de dépistage est négative même a posteriori, alors que la mammographie réalisée au moment du diagnostic est positive. Au sein de cette population de cancers de l’intervalle vrais, il est impossible de séparer les cancers qui étaient déjà présents au moment de la mammographie diagnostique mais qui ne sont pas individualisables en mammographie (seins denses, cancers lobulaires infiltrants, signes radiologiques subtiles…) des cancers qui se sont développés entre la mammographie de dépistage, et le moment où a été fait le diagnostic en règle générale par examen clinique, et donc qui ont une vitesse de croissance rapide. Les analyses publiées sur les cancers de l’intervalle vrais mélangent donc évidemment ces deux entités. Elles retrouvent dans l’ensemble pour ces cancers de l’intervalle vrais une prédominance chez la femme jeune, un taux de cancer lobulaire infiltrant plus important, des index biologiques de prolifération élevés, un haut grade histologique, une absence d’hormonodépendance et des tumeurs plus volumineuses que les tumeurs dépistées en mammographie.


MOTS-CLES : Sein - Cancer de l'intervalle