Face au sein inflammatoire

 André GORINS
Introduction

Le sein inflammatoire est une entité fréquente, qui regroupe schématiquement des affections bénignes du sein, dont la plus souvent rencontrée est la mastite inflammatoire, et d’autre part, le cancer du sein (CS) dans son aspect inflammatoire.

Le diagnostic étiologique en est parfois facile, souvent difficile, et la conduite thérapeutique à tenir dépend de l’étiologie retrouvée.

L’examen clinique est fondamental

L’interrogatoire doit être minutieusement mené. L’inspection très attentive doit précéder la palpation des 2 seins et des aires ganglionnaires satellites. Un examen général : thorax, abdomen (foie…) peut s’avérer utile.

Les investigations complémentaires apportent des arguments d’inégale valeur

• Mammographie, échographies mammaires ne sont pas toujours contributives. L’IRM trouve rarement sa place.

• Il faut avoir la cytopontcion facile si une masse est retrouvée ou s’il existe une adénopathie accessible. Enfin, une biopsie à l’aiguille spéciale ou à ciel ouvert sous incision chirurgicale peut être nécessaire.

• Sur un autre plan, les marqueurs biologiques tumoraux (CA 15-3…) peuvent être demandés en certains cas.

Mastites inflammatoires bénignes

Dans ce cadre, nous laisserons volontairement de côté les mastites infectieuses d’origine microbienne, survenant lors de l’allaitement ou en dehors d’un contexte post-gravidique.

De même, nous ne ferons qu’évoquer :

• La cytostéatonécrose dont l’origine traumatique n’est pas toujours retrouvée

• La maladie de Mondor ou thrombophlébite mammaire superficielle

• Les poussées inflammatoires sur kystes et galactocèles (non exceptionnelles).

Nous nous intéresserons essentiellement à la mastite inflammatoire dont l’origine auto-immune locale a pu être discutée. Il en existe 2 stades, mais assez souvent le premier stade peut passer inaperçu.

L’ectasie galactophorique secrétante

Au plan anatomopathologique, dilatation des galactophores sous-aréolaires avec accumulation de débris lipidiques et réaction périphérique lympho-plasmocytaire.
Certains incriminent l’ombilication du mamelon comme cause favorisante.
Cliniquement, un écoulement mamelonnaire, mono ou pluri-orificiel, plus ou moins blanchâtre est possible, associé à une distension douloureuse canalaire sous-aréolaire, sous forme de placard, avec mastodynie.
La mammographie peut montrer une opacité diffuse rétroaréolaire mal systématisée, avec parfois des calcifications linéaires en aiguilles brisées.
L’ échographie permet d’objectiver la dilatation galactophorique.

La mastite plasmocytaire constitue le second stade.

• Histologiquement, il existe une rupture des parois galactophoriques avec destruction pariétale et formation d’un granulome inflammatoire et infiltration lympho- et surtout plasmo-cytaire prédominante.

• Evolution
- Parfois on note une poussée fébrile (38° - 38,5°).
- L’abcès « amicrobien » peut s’évacuer spontanément, aboutissant à une fistulette de siège volontiers péri-aréolaire.
La simple chirurgie d’excision et de drainage peut favoriser le passage à la fistule chronique.
- Des poussées ultérieures vont survenir à un rythme déconcertant : parfois très fréquentes 3 à 4 fois/l’an voire plus ; ailleurs, à intervalles éloignées de 1, 2 ou 3 ans…
De multiples fistulettes, fermées ou non et la déformaton de la plaque aréolaire témoignent de ce processus chronique, à poussées récidivantes, parfois invalidant et inesthétique.

Mastite inflammatoire bénigne (rétraction mammelonnaire, cicatrice d'incision, rougeur péri-aréolaire)

NB : La mastite granulomateuse est une forme clinique des mastites inflammatoires, dont la symptomatologie mammaire est « périphérique ».

• Traitement
-
Au stade de départ, on peut tenter de ponctionner le canal distendu et de donner des anti-inflammatoires.
En revanche, l’incision simple avec drainage est souvent inefficace et peut aboutir à un processus fistuleux (voir SUPRA).
- Les abcès chroniques récidivants sont difficiles à traiter :

. les antibiotiques sont à proscrire (sauf surinfection microbienne surajoutée)
. les anti-inflammatoires non stéroïdiens sont dans l’ensemble peu efficaces
. les corticoïdes à fortes doses dégressives (cortancyl 40 mgr/jour en diminuant de 5 mgr/jour chaque semaine) peuvent être essayés dans les formes très récidivantes. Ils « marchent » une fois sur deux.
. Arrêter le tabac, facteur favorisant ++
. Donner des sédatifs (climat d’anxiété et de neurotonie)
. Certains, chez les femmes toujours réglées, ont essayé de bloquer l’ovulation (norethistérone, nomégestrol, promégestone…)
. La chirurgie doit être mûrement réléchie. Elle doit comporter une exérèse passant au ras de la plaque aréolomamelonnaire et enlevant tout le tissu malade en passant au large in sano. Elle peut être mutilante.

Le cancer du sein inflammatoire (CSI)

Généralités

Contraitement à ce qui a été prétendu, le CSI n’est pas l’apanage des femmes jeunes, allaitantes ou enceintes. Il se voit plus souvent en dehors de tout épisode gravidique, et se rencontre volontiers chez la femme ménopausée.

Diagnostic

Clinique

Il en existe schématiquement 2 formes, l’une qualifiée de PEV2 (poussée évolutive 2) ou seule une partie du sein est inflammatoire ; l’autre PEV3 où l’ensemble du sein est intéressé. Le CSI bilatéral n’est pas rare.

L’apparition est souvent brutale. En quelques jours, le sein devient volumineux, douloureux, chaud, marqué par une circulation veineuse, et surtout un œdème diffus avec phénomène de peau d’ orange au maximum en partie déclive du sein.

Cancer aigü inflammatoire (PEV III)
 

Une masse peut être identifiée, petite ou grosse, mais ce n’est pas toujours le cas. Les ganglions de l’aisselle peuvent être gros, durs ou empâtés, sensibles. Ne pas manquer de palper les creux sus-claviculaires. Le mamelon peut être dévié, rétracté. Une fébricule, une leucocytose ne sont pas rares…

Le tableau est parfois évident au premier regard, mais il n’est pas rare que le diagnostic hésite entre CSI et mastite inflammatoire plasmocytaire ou mastite d’origine infectieuse.

Examens complémentaires

Mammo et échographies ne sont pas toujours décisives, sauf masse irrégulière, spiculée ou microcalcifications groupées en faveur de la malignité. Fréquemment les plans cutanés sont épaissis, les tissus distendus en logettes par l’oedème diffus, l’échographie peut parfois révèler une image hypoéchogène à contours irréguliers avec atténuation postérieure.

L’IRM est rarement demandée en ces circonstances et peu contributive.

En cas de doute, certains tentent un bref traitement antibiotique de 10 à 15 jours. Selon notre expérience, cette conduite est rarement déterminante.

La cytoponction d’une zone indurée ou d’une adénopathie axillaire peut permettre une avancée diagnostique.

Dans les cas extrêmes, seule la biopsie chirurgicale tranchera. Il s’agit de tumeurs d’aspects histologiques variés, souvent indifférenciées dont le stigmate particulier est l’embolisation tumorale vasculaire et lymphatique du derme.

Traitement

Il y a quelques décennies, le pronostic, en dépit de la chirurgie et de la radiothérapie locale, restait très mauvais, avec une survie moyenne inférieure à 10 % à 5 ans.

La chimiothérapie adjuvante a permis une amélioration substantielle.

• Moyennant une chimiothérapie intensive incluant anthracyclines et/ou taxanes (A l’hôpital Saint-Louis de Paris le protocole SIM 85 comporte 75 mgr/m2 de 4’ épirubicine + 1200 mgr/m2 de cyclophosphamide tous les 15 jours (4 à 6 cures), le pronostic s’est nettement infléchi.

• On attend la diminution objective des signes locaux et on procède à une mastectomie + curage axillaire (intervention de Patey).

• Ensuite, cure de métothrexate et irradiation loco-régionale de 45 Gr.

• Enfin, polychimiothérapie d’entretien sous forme de rotation de divers composés pendant 6 mois.

Moyennant une toxicité (notamment hématologique) certaine mais acceptable, on obtient des réponses plus souvent partielles que totales, une médiane de survie sans progression de 42,5 mois et de survie globale de 60,5 mois.
Ainsi, à l’hôpital Saint-Louis, la survie sans rechute et la survie globale à 5 ans sont respectivement de 46 et 51 %.
D’une façon générale, les PEV2 ont un meilleur pronostic que le PEV3

En résumé

Deux aspects très différents :

La mastite inflammatoire bénigne, sorte d’affection inflammatoire peut-être d’origine immunitaire locale, évoluant sous forme d’abcès amicrobiens à fistulisation périaréolaire fréquente. L’évolution en est capricieuse, récidivante. Le traitement en est difficile ; les corticoïdes peuvent avoir un effet bénéfique. La chirurgie large d’exérèse reste le dernier recours.

Le CSI , cancer inflammatoire aigu avec embolisation tumorale des lymphatiques du derme. Son pronostic reste très sévère, mais a pu être amélioré par la chimiothérapie première intensive suivie de chirurgie et/ou de radiothérapie loco-régionale, et reprise de chimiothérapie. 

Professeur André GORINS
20 rue Clément Marrot
75008 PARIS

Bibliographie
  1. GORINS A. et ESPIE M . Atlas des maladies bénignes du sein. Schéring Gynécologie Contact 2002
  2. TOURNANT B. Mastites inflammatoires bénignes. In le sein. Edit. ESKA (Paris) 2001, 300-9
  3. ESPIE M. et Al. Cancers inflammatoires du sein (poussée évolutive). In le sein. Edit ESKA (Paris) 2001,1056-73

MOTS-CLES : Mastites - Abcès - Ectasie - Sein - Cancer - GORINS A.