Endométriose : généralités

Alain AUDEBERT
Définition

L'endométriose est définie par la présence hors de la cavité utérine (en position ectopique) de tissu histologiquement identique à l'endomètre, comportant à la fois des glandes épithéliales et du stroma. Quand l’endomètre ectopique est situé dans le myomètre il s’agit d’endométriose interne ou adénomyose, pour toutes les autres localisations l’endométriose est dite externe : c’est cette deuxième entité qui sera abordée.

Etiopathogénie

Depuis la reconnaissance initiale de l’endométriose par Sampson en 1921, de nombreuses théories ont été proposées, témoignant de la difficulté à identifier les mécanismes en cause pour expliquer toutes les localisations.

Les théories classiques

Plusieurs grandes théories ont été proposées, avec de nombreuses variantes :
• Transplantation par diverses voies et greffe des cellules endométriales
• Métaplasie de divers tissus (péritoine, restes Mullériens.. )
Aucune d’elle n’est capable d’expliquer toutes les localisations. D’ailleurs, nous verrons dans les chapitres ultérieurs que l’étiopathogénie est vraisemblablement différente pour les lésions péritonéales, les endométriomes ovariens et les lésions profondes.
De nombreux arguments viennent soutenir ou au contraire démentir chacune d’entre elles.

Les principaux déterminants

En fait l’endométriose est une affection multifactorielle impliquant de nombreux déterminants
permettant d’entrevoir diverses futures applications diagnostiques ou thérapeutiques. Nous ne rappellerons que quelque uns d’entre eux.

Les facteurs génétiques

Il existe de plus en plus d’arguments démontrant l’implication de la génétique à diverses étapes de l’apparition et du développement de l’endométriose (1). Parmi eux on peut citer :
• une tendance familiale démontrée par des études épidémiologiques
• une augmentation de l’incidence et de la sévérité de l’endométriose chez les femmes ayant un parent au premier degré atteint de la même affection
• une grande fréquence d’atteinte simultanée des jumelles.

Au cours de cette dernière décennie, une recherche intensive dans le domaine de la cytogénétique moléculaire a enfin été entreprise. Celle-ci a permis de mettre en évidence de nombreuses altérations touchant plusieurs chromosomes. De plus, divers loci, pour des gènes suppresseurs tumoraux candidats (5q, 6q,9p,11q, 22q…..), ont été identifiés (2). Il est vraisemblable que l’endométriose soit une affection polygénique/multifactorielle causée par une interaction entre divers gènes et les facteurs environnementaux.
Il est aussi possible que les facteurs génétiques aient une influence sur les susceptibilités individuelles ; il apparaît aussi très probable qu’ils jouent un rôle dans la transformation des cellules endométriales bénignes (3).

L’identification, d’anomalies génétiques déterminantes et des gènes de susceptibilité impliqués dans le développement initial de l’endométriose, permettra d’entrevoir la mise au point de mesures préventives ; mais cette éventualité n’est guère envisageable à court terme.

Le reflux menstruel accru et les anomalies de l’endomètre

Le reflux menstruel accru

Le reflux menstruel est un phénomène très courant chez la femme. Les anomalies fonctionnelles susceptibles de favoriser le reflux menstruel correspondent soit à une diminution de la « résistance » tubaire, dans sa portion intra-murale, soit à une contractilité accrue du myomètre.
En pratique, les causes les plus importantes sont les anomalies obstructives du tractus génital, pour lesquelles il a été démontré qu’elles favorisaient la survenue de l’endométriose. Les anomalies utérines et vaginales favorisant le reflux menstruel sont associées à une plus grand fréquence d’endométriose pelvienne ; elles sont responsables de cas d’endométriose survenant chez l’adolescente, parfois jeune, par exemple en cas d’hématocolpos (4).
Expérimentalement, le diamètre du canal cervical est la variable la plus importante, déterminant le pourcentage de liquide s’échappant par une trompe de Fallope artificielle. Seules les anomalies mullériennes obstructives favorisent l’endométriose.

Plusieurs études épidémiologiques cas témoins ont démontré que l’endométriose était associée à certaines caractéristiques du cycle menstruel, qu’ils s’agissent de femmes infertiles, présentant des douleurs ou asymptomatiques ; parmi elles figurent :
• ménarche précoce à 12 ans ou moins, avec un RR de 1,3, mais cette observation n’a pas été retrouvée dans toutes les études ;
• cycles courts de moins de 28 ou 27 jours, avec un OR de 1,8 et un RR de 2,2 ;
• flux menstruel excessif durant plus de 5 ou 8 jours, avec un OR variant de 2,5 à 3,0 selon son importance,
• dysménorrhée, avec un RR de 2,1 à 5,7 selon la sévérité des douleurs ;
Les deux caractéristiques les plus fréquemment validées sont les cycles courts et le flux menstruel excessif (5).

Les données épidémiologiques et celles des études observationnelles, démontrent qu’il faut environ 5 années de menstruations régulières pour que les lésions se développent et deviennent visibles en l’absence d’autre facteur prédisposant.

Les anomalies de l’endomètre

Cette « théorie » récente, est basée sur la mise en évidence de particularités de l’endomètre des femmes présentant une endométriose, et y voit une relation causale et leur implication dans la genèse de l’endométriose.

La recherche fondamentale a identifié de nombreuses altérations fonctionnelles de ce tissu à activité biologique complexe, en comparant l’endomètre de femmes présentant une endométriose avec celui de femmes non atteintes.

Ces anomalies sont capables de favoriser certaines étapes du processus, selon la théorie de l’implantation de Sampson, conduisant à son implantation ectopique et sa croissance ; il s’agit schématiquement, entre autres :
• d’une augmentation de la production locale d’estrogènes, ayant pour conséquence une stimulation des facteurs de croissance, en raison de la présence de l’aromatase P450 qui est stimulée par la prostaglandine PGE2, elle-même fortement induite et libérée par l’ocytocine mais aussi d’une expression accrue de la cyclooxygénase-2 dans l’épithélium glandulaire ;
• d’une résistance accrue à la cytotoxicité des lymphocytes T et d’une expression anormale aux antigènes HLA-DR et HLA-BC .
• d’une activité biologique accrue, avec une production significative d’IL-1 bêta et de TNF alpha, indiquant une déviation du profil des cytokines, avec une bio activité accrue des RANTES et avec une angiogénèse augmentée, comme l’expression de VEGF ;
• d’une survie anormale des cellules endométriales, avec une apoptose spontanée significativement diminuée, indépendamment du cycle menstruel et l’expression accrue de la cycline kinase p27Kipl ;
• d’une capacité d’invasion accrue, avec une expression augmentée des MMP et diminuée de l’ ARNm de TIMP-3 , entraînant une activité protéolytique augmentée.

La compréhension du rôle et l’identification de ces déviations fonctionnelles, si leur causalité est démontrée, pourraient conduire, dans l’avenir, à proposer des thérapeutiques préventives par normalisation des anomalies les plus aptes à faciliter l’implantation ectopique de l’endomètre.

Les autres déterminants

Parmi les autres facteurs susceptibles de jouer un rôle figurent entre autres l’exposition au distilbène (DES) et surtout les polluants environnementaux.
Les contaminant environnementaux, connus pour interférer dans l’action des stéroïdes ou dans divers processus de la reproduction, peuvent influencer le développement de diverses affections dans ce domaine.
Des études expérimentales, sur divers modèles animaux, ont démontré l’effet négatif de certains agents.
Chez l’homme, peu de données sont encore disponibles et elles apparaissent contradictoires. Les concentrations de dioxine ont été évaluées dans le plasma de 44 femmes infertiles ; 8 femmes présentant une endométriose se sont avérées positives à la dioxine (18 %) pour une seule femme dans le groupe contrôle (3 %) (p=0,04). Bien que les concentrations de dioxine ne paraissent pas directement corrélées avec la sévérité de l’endométriose, ces données contribuent à démontrer le lien entre la dioxine et l’endométriose chez la femme. Cependant, une autre étude cas témoin comparant 86 femmes présentant une endométriose et 70 contrôles appareillés, les taux bruts de dioxine moyens ne différaient pas significativement entre les deux groupes, pour aucun des composés organochlorine.
Le parallélisme chronologique avec l’apparition de la dioxine dans l’environnement suggère aussi que ces composés pourraient exercer un effet biologique : cependant cette hypothèse n’est pas actuellement confirmée par des études épidémiologiques.
Ces incertitudes, au plan scientifique, limitent pour l’heure l’application de mesures préventives dans ce domaine.

Epidémiologie

L'étude de la prévalence (taux des cas relevés dans une population à un instant ou pendant une période donnés, alors que l'incidence ne recense que les nouveaux cas enregistrés dans une période donnée) de l'endométriose dans la population générale est difficile, car le diagnostic de cette affection impose non seulement la visualisation complète du pelvis, mais aussi la biopsie des lésions.

Population générale

Les estimations de la prévalence de l’endométriose dans la population générale sont réalisées à partir d'autopsies réalisées sur des femmes accidentées, de laparotomies non gynécologiques, ou des registres des causes d ‘hospitalisation (tableau 1). Ces sources ne sont pas cependant exemptes de biais de sélection, susceptibles de rendre les échantillons moins représentatifs de la population générale. Dans la littérature, les prévalences de l’endométriose les plus couramment citées sont de l’ordre de 1 à 4 %.
Une étude a porté sur la population de Rochester (5). La prévalence calculée à partir des données recueillies, en acceptant l'hypothèse que la durée normale de cette affection est de dix années, est d'environ 3%, ce qui revient à dire que 3% des femmes blanches de Rochester, âgées de 15 à 49 ans,sont porteuses de lésions endométriosiques.

Tableau 1. Prévalence de l’endométriose dans la population générale

Auteur
Année
Pays
N.cas
Méthode
Prévalence
Dreyfus
1940
USA
224
Autopsies
0,3 %
Cramer
1987
USA
1000
Hospitalisations
0,4 %
Houston
1970
USA
-
Registre
0,3 %
Moen
1997
Norvège
5139
Enquête
0,3 %

Population gynécologique

On possède bien sûr de nombreuses données concernant la population dite «gynécologique».
L’endométriose est naturellement plus fréquente dans les groupes de patientes explorées pour des symptômes associés à l’endométriose, comme les diverses formes de douleurs pelvienne ou l’hypofertilité (Tableau 2).

Tableau 2. Prévalence de l'endométriose en gynécologie

Laparotomies gynécologiques 15 à 50%
Coelioscopies 5 à 53%
Stérilisations tubaires 2 à 8%
Algies pelviennes 4,5 à 50%
Hypofertilité 8 à 38%
Stérilité inexpliquée 23 à 70%

Les pics de fréquence sont retrouvés chez les femmes en âge de procréer. Il semble que les adolescentes les plus âgées soient autant touchées. On retrouve aussi des endométrioses chez la femme en post ménopause. Au plan ethnique, il apparaît que la population japonaise est deux fois plus affectée.

Facteurs de risque

De nombreux facteurs de risque ont pu être identifiés à partir des études épidémiologiques, mais le degré de validation de chacun d’entre eux est très variable (Tableau 3). Ils sont néanmoins important à connaître en pratique courante, car l’association de plusieurs d’entre eux peut s’avérer très significative.

Tableau 3. Principaux facteurs de risque

1. Antécédents
  - antécédent familial au premier degré
- exposition in utero au distilbène
- curetages itératifs ?
2. Reflux menstruel augmenté
  - malformation obstructive
- règles précoces
- cycles courts
- règles abondantes
- règles douloureuses
- utilisation d'un DIU au cuivre ?
3. Symptomes
  - algies pelviennes
- hypofertilité ou faible parité
Evolution

Il est classique de rappeler que l’endométriose est une affection évolutive envahissant les tissus voisins, capable de donner des métastases et récidivante après traitement. Ce n’est pas heureusement toujours la règle.

L'évolution naturelle de l'endométriose est mal connue et peu prévisible. En clinique, la réalisation de coelioscopies itératives montre que sur des périodes variables il est possible de constater des régressions spontanées et dans d'autres cas une aggravation des lésions.Chez une patiente particulière il est donc difficile de savoir quelle sera l'évolution de ses lésions en l'absence de tout traitement.

On ne dispose de données significatives que pour les lésions les moins sévères, pour lesquelles des études contre placebo ont permis de suivre l’évolution sur une courte période, d’en général 6 mois, grâce à la réalisation d’une coelioscopie chez les femmes non traitées. La littérature fournit plus de 100 tels cas. Une régression spontanée des lésions est observée chez environ 33 % des patientes, alors qu’une aggravation est observée pour 43 % des patientes.

L’évolution dépend de nombreux facteurs, dont les déterminants que nous avons rappelés précédemment. Il apparaît probable que diverses prédispositions génétiques ou endométriales
sont à l’origine des lésions les plus aptes à progresser ou à récidiver après traitement. Il est malheureusement impossible aujourd’hui de d’identifier de manière prédictive ces cas, en dehors de quelques situations particulières.

Si comme nous le verrons dans les chapitres ultérieurs, il existe de nombreuses formes de l’endométriose selon la localisation, la gravité et les symptômes associés, avec des enjeux très variés, il apparaît de plus en plus clairement que l’on peut schématiquement distinguer, au plan pratique, trois formes principales :

L’endométriose « expérimentale » : c’est celle qui est secondaire à une malformation obstructive des voies génitales basses ou à une greffe chirurgicale. La correction de la malformation ou l’exérèse de la lésion entraînent généralement une guérison définitive.

L’endométriose « opportuniste » : c’est la plus fréquente, sous forme de lésions péritonéales peu sévères apparaissant au fil du rythme des menstruations génératrices de reflux menstruel et régressant assez souvent spontanément. Elles peuvent être cependant symptomatiques et exposent à des récidives après traitement. Certains considèrent ces formes comme « physiologiques » quand elles sont asymptomatiques.

L’endométriose « maladie » : c’est celle qui survient sur un terrain prédisposant ou en cas de susceptibilité particulière. Il s’agit des formes les plus sévères, les plus symptomatiques, les plus aptes à récidiver et qui posent le plus de problèmes en pratique courante.

Pour les chapitres ultérieurs plusieurs situations ont été retenues soit parce qu’elles sont fréquentes, soit parce qu’elle sont caractéristiques. Ainsi, seront abordés successivement :
• l’endométriose de l’adolescente, probablement plus fréquente qu’habituellement estimé
• l’endométriose associée à une hypofertlité, situation fréquente en pratique courante
• l’endométriose associée aux algies pelviennes posant des problèmes pratiques parfois difficiles à résoudre
• l’endométriome ovarien, paradoxalement source de diverses incertitudes
• les lésions profondes, trop souvent méconnues
• les relations avec la contraception qui peut à la fois, selon la méthode considérée, représenter une forme de traitement ou un facteur de risque.

Docteur Alain AUDEBERT
IGF-1
35 rue Turenne
33000 Bordeaux

Bibliographie
  1. Kennedy S. Is there a genetic basis to endometriosis ? Semin Reprod Endocrinol 1997 ;15 : 309-318
  2. Bischoff FZ, Simpson JL. Heritability and molecular genetic studies of endometriosis. Hum Reprod Update 2000 ; 6 : 37-44
  3. Thomas EJ, Campbell IG. Molecular genetic defects in endometriosis. Gynecol Obstet Invest 2000 ; 50 : 44-50
  4. Audebert A. Caractéristiques de l’endométriose de l’adolescente : à propos d’une série de 40 cas. Gynécol Obstét Fertil 2000 ; 28 : 450-454
  5. Cramer DW, Missmer S. The epidemiology of endometriosis. Ann New York Academ 2002 ; 955 : 11-22
  6. Houston DE.,Noller KL.,Melton Selwyn BJ.,Hardy RJ. Incidence of pelvic endometriosis in Rochester,Minnesota,1970-1979. Am J Epid 1987 ; 125 : 959-969
  7. Audebert A. L’endométriose de l’adolescente. Journal de Pédiatrie et de Puériculture 2003 (à paraître)

MOTS-CLES : AUDEBERT A. - Douleurs - Adénomyose - Dysménorrhées - Endométriose - Endométriome