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Place du traitement hormonal dans les mastodynies chez la femme pré et post-ménopausée
Bertrand TOURNANT
19èmes Journées Pyrénéennes de Gynécologie – Tarbes 2005

Répondre à cette question, c’est d’abord essayer de rechercher la cause de la mastodynie et la réponse sera, avant tout, celle d’un clinicien.
Dans cet ensemble de deux mots-clés, mastodynies et hormones, il y a, en fait, trois mots-clés : Douleurs, seins, hormones… avec pour chacun, leur paradoxe :

Douleurs

Les spécialistes de la douleur vous diront que l’on distingue trois types de douleurs : les douleurs somatiques, les douleurs neurologiques et les douleurs psychogènes et qu’il est souvent difficile d’apprécier la réalité et l’importance de la douleur.
Outre ces trois types de douleurs, le sein, organe du paradoxe, est le seul à connaître la douleur hormonale.

Seins

Contrairement à d’autres tissus humains, le sein féminin ne dispose pas de modèle animal transposable à l’espèce humaine. Le sein est permanent. Certes, certains grands singes ont également une glande mammaire permanente mais avec de grandes différences physiologiques et une histologie différente avec notamment une hyperplasie épithéliale qui serait qualifiée d’anormale au niveau du sein féminin. La souris qui est le plus souvent l’animal expérimental de référence n’a pas de phase lutéale et la progestérone n’intervient que pendant la grossesse…Il semblerait que ce soit la glande mammaire de l’éléphante dont la physiologie serait transposable à celle de la femme…Quoiqu’il en soit la mastodynie ne peut pas être étudiée chez l’animal.

En clinique humaine, la mastodynie est souvent étudiée dans le cadre nosologique des mastopathies bénignes dont elle ne fait cependant pas partie. Ceci est peut être dû au fait que certains voudraient voir la mastodynie comme première étape vers la mastopathie. La mastodynie peut également s’intégrer dans le cadre du syndrome prémenstruel. Il n’y a quasiment pas de publications où elle est étudiée seule.

Hormones

Ce mot vient du grec et signifie « exciter »… et bien justement le vrai clinicien devra savoir ne pas « s’exciter » sur les hormones devant une mastodynie.
Avant d’évoquer l’origine hormonale d’une mastodynie que ce soit en pré-ménopause ou en post-ménopause toute douleur apparemment mammaire doit faire rechercher :

Une lésion organique

Toute la pathologie mammaire, bénigne ou maligne, peut, à un moment donné, être douloureuse et toute douleur peut être l’occasion de découvrir une lésion organique.
Certaines affections mammaires, sans lien hormonal évident, peuvent être douloureuses à un moment donné de leur évolution : galactophorite ectasiante, adénofibrome, cytostéatonécrose, cancer…et il n’est pas toujours facile de savoir si la douleur est en rapport direct avec la tumeur débutante.
Pour Dixon (1), si 50 % des femmes qui consultent en sénologie se plaignent de douleurs, lors d’un dépistage de cancer du sein 77 % des patientes interrogées déclarent avoir ressenti des douleurs mammaires dans le mois précédent et parmi les patientes chez les quelles ont découvre un cancer du sein, il n’y a que 7 % dont la seule plainte était une douleur mammaire.
Les mastodynies sont fréquemment associées à la maladie fibrokystique : le tissu fibrokystique est peut-être plus sensible à la douleur ? Le kyste mammaire est-il douloureux par la distension alentour qu’il provoque ou la douleur est-elle la conséquence de la cause qui a provoqué le kyste ?

Une cause extra-mammaire

Les douleurs mammaires projetées ou référées au sein sont extrêmement fréquentes :
- douleurs vertébrales, cervicales, dorsales
- névralgies cervico-brachiales
- douleurs costales
- douleurs sternales et chondro-sternales, syndrome de Tietze
- slipping rib syndrome ou syndrome de Cyriax
- douleurs myofasciales : grand et petit pectoral, grand dentelé, sternal

On ne les retrouve que si on les recherche.

Mastodynie hormonale

L’origine hormonale de certaines mastodynies est évidente :
- les mastodynies prémenstruelles
- les mastodynies du début de grossesse
- les mastodynies sous-pilule ou THS
D’autres causes doivent être recherchées :
- tumeur ovarienne secrétante après la ménopause
- reviviscence ovarienne
- hyperprolactinémie endogène ou exogène avec ou sans galactorrhée, spontanée ou provoquée dont on recherchera la cause organique ou iatrogène
- produit de beauté à base d’estrogènes
- phytoestrogènes, xénoestrogènes
- médications hormonales homéopathiques etc…

La mastodynie peut donc être dans certaines situations une aide au diagnostic.
Citons également les mastodynies sous DIU hormonal, témoin du passage systémique de l’hormone (5 à 10 % des cas environ) et s’accompagnant alors souvent d’autres symptômes : prise de poids, acné, cheveux gras, perte anormale de cheveux.

Dans d’autres situations on est étonné de l’absence de mastodynie : c’est le cas par exemple du syndrome des ovaires poly-kystiques (SOPK) dans lequel, outre une sécrétion gonadotrope inappropriée, existe une hyper androgénie d’origine ovarienne avec production estrogénique excessive et une multifolliculogénèse évoluant spontanément vers l’atrésie. L’absence de mastodynie serait-elle la conséquence de l’anovulation ?
Il est maintenant bien établi que ces mastodynies hormonales sont plus le fait des réactions tissulaires locales aux hormones qu’au taux plasmatique même de ces hormones : synthèse tissulaire, stockage-relargage, activité aromatase et sulfatase (2). Les taux d’estrogènes observés au niveau de la glande ne sont pas en relation avec les taux circulants, en particulier chez la femme ménopausée.
Cependant, il ne faut pas, par ignorance ou par simplicité, qualifier d’hormonales un grand nombre de mastodynies qui sont en fait des mastodynies fonctionnelles.
Ces mastodynies fonctionnelles sont liées aux perturbations psycho-affectives de la vie courante. Chacun d’entre-nous a son parcours de vie, son seuil émotionnel, ses moyens de défenses et le sein est très souvent, chez la femme, le témoin privilégié de ces états d’être.
C’est là, tout particulièrement, qu’il faudra savoir être « clinicien » à la recherche du « pourquoi » de cette douleur. En effet, beaucoup plus que de vouloir être soulagée, la patiente cherche à comprendre ce « pourquoi » à la douleur.

Mastodynie - densité mammaire - densité osseuse et risque de cancer du sein

Les seins douloureux sont souvent denses à la mammographie mais il n’y a malheureusement pas de publications sur le sujet.

Cette notion de densité mammaire (DM) est importante car outre la moins bonne sensibilité de la mammographie, le fait d’avoir des seins denses augmente le risque ultérieur de développer un cancer du sein avec un risque relatif extrême de 6,5 ! (3)

Certains auteurs (4) retrouvent également un risque relatif ultérieur de mastopathie bénigne (RR à 1,91) pour une densité supérieure à 25% et le risque de mastopathie avec atypie croit avec la densité radiologique.

Dans une étude récente (5), les auteurs concluent, après une analyse multivariée prenant en compte les autres facteurs de risque connus, que la densité mammaire est significativement associée à une augmentation du risque de cancer du sein alors que ce n’est pas le cas de la densité minérale osseuse (DMO), même si celle-ci est un marqueur possible de l’exposition totale aux estrogènes.
Nous devons donc être très prudents devant ces seins douloureux et denses, d’autant que la densité radiologique diminue la sensibilité du dépistage mammographique.

… Mais cette densité mammaire reflète peut-être des phénomènes différents : la densité mammaire liée à la quantité de tissus épithéliale n’a peut être pas la même signification que celle liée à l’œdème interstitiel…

Enfin deux études (6, 7) suggèrent que cette DM pourrait être liée à des facteurs génétiques.

Alors que reste t-il du traitement hormonal des mastodynies ?

Les indications doivent être nuancées et ne doivent concerner que les mastodynies hormonales sans autre cause associée et il faudra toujours privilégier la recherche d’une cause fonctionnelle, la perturbation hormonale pouvant être la conséquence de celle-ci et inversement.

En France les progestatifs et la progestérone sont souvent prescrits en additif et permettent d’obtenir parfois des améliorations, probablement par plusieurs mécanismes :
- activité anti-estrogène sur les capillaires avec action anti-œdémateuse
- action anti-inflammatoire conjonctive avec diminution de la fibrose réactionnelle et de l’activité fibro-kystique.

Cependant la réponse est souvent de courte durée et l’effet thérapeutique, en cas d’inefficacité, ne doit pas être poursuivi, de façon à ne pas médicaliser ces patientes.

Cette prescription de progestatifs dans les mastodynies hormonales et dans le syndrome prémenstruel à expression mammaire peut paraître paradoxale car :
- Il n’y a pas d’étude randomisée permettant de retrouver leur efficacité (8)
- L’hypothèse d’une insuffisance lutéale n’a pas été confirmée. Pour l’équipe suédoise de Seippel (9) les troubles sont corrélés à l’hyperestrogénie, les variations de la progestérone n’étant pas significative.
- Chez les femmes ménopausées, c’est parfois au moment de l’adjonction des progestatifs que les mastodynies apparaissent
- Pour beaucoup d’auteurs anglo-saxons, par ailleurs, la progestérone et les progestatifs sont responsables du syndrome prémenstruel

Par contre, lorsque la gêne est vraiment très douloureuse on peut obtenir des améliorations tout à fait nettes en prescrivant le progestatif à visée antigonadotrope, c’est à dire en continu puis en discontinu 3 semaines sur 4. Probablement en réduisant l’apport tissulaire en estrogène et les dérivés prégnane et norprégnane y occupent une place de choix.

Dans certains cas, et de façon tout à fait exceptionnelle, les mastodynies associées à une maladie kystique invalidante peuvent bénéficier des agonistes de la LHRH, hors AMM. Ceci doit être le fait de cas très sélectionnés et de façon collégiale.

Enfin la Tibolone, stéroïde d’action sélective, en s’opposant à la production d’estradiol intra mammaire par des effets d’inhibition enzymatique et de stimulation de la sulfotransférase est indiquée en cas de mastodynie après la ménopause. La Tibolone n’induit pas par ailleurs d’augmentation de la densité mammaire (10).

Bibliographie

1. Dixon J., Mansel R. ABC of breast diseases. Symptoms, assessment and guidelines for referral. Brit Med J 1994, 309, 722 - 6
2. Pasqualini JR, Chetrite GS. The selective estrogen enzyme modulators in breast cancer. In: Breast Cancer, Marcel Dekker, Inc., New York Basel 2002, 187 - 249
3. Boyd NF, Byng JW, Jong RA et al. Quantitative classification of mammographic densities and breast cancer risk: results from the Canadian National Breast Screening Study. J Natl Cancer Inst 1995; 87: 670 - 5
4. Friedenreich C, Bruyant H, Alexander F, Hugh J, Danyluk J, Page D. Risk factors for benign poliferative breast disease. Int J Epidemiol 2000; 29: 637 - 44
5. Kerlikowske K, Shepherd J, Creasman J, Tice JA, Ziv E, Cummings SR. Are breast density and bone mineral density independent risk factors for breast cancer? J Natl Cancer Inst 2005; 97: 68 - 74
6. Ziv E et al. Mammographie density and estrogen receptor status of breast cancer. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 2004; 13: 2090 - 5
7. Boyd NF et al. Heritability of mammographic density, a risk factor for breast cancer. N Engl J Med 2002; 347: 886 - 94
8. Wyatt K, Dimmock P, Jones P, Obhrai M, O’Brien S. Efficacy of progesterone and progestogens in management of premenstrual syndrome: systematic review. BMJ 2001; 323: 1 - 8
9. Seippel L, Backstrom T. Luteal – phase estradiol relates to symptom severity in patients with premenstrual syndrome. J clin Endocrinol Metab 1998; 83: 1998 – 1992
10. Colacurci N, Mele D, De Franciscis P, Costa V, Fortunato N, De Setal L. Effects of tibolone on the breast. Eur J Obstet Gynecol Repod Biol 1998; 80: 235 - 238


MOTS-CLES : Tournant B – Douleurs - Mastodynies