Les dysménorrhées de l'adolescente
Christian QUEREUX
La dysménorrhée est un symptôme dont la fréquence et les conséquences sur l'absentéisme scolaire justifient une prise en charge thérapeutique.
Dysménorrhée, problème sociologique
La dysménorrhée concerne environ une jeune fille sur deux, de 30 % pour Sultan en France en 1981 à 79 % pour Robinson aux USA en 1992 et 80 % pour Hillen en Australie en 1999. L'évaluation de son intensité est très subjective mais elle est jugée sévère et responsable d'absentéisme par 10 à 20 % des personnes interrogées ou au moins d'une limitation de leurs activités pour 50 % environ des adolescentes.
Facteurs de risque

Deux paraissent indiscutables, les antécédents familiaux de dysménorrhée et la survenue des ménarches avant l'âge de 13 ans.

Le tabagisme est aujourd'hui plus fréquent chez les jeunes femmes dysménorrhéiques alors que les séries anciennes lui prêtaient un effet protecteur. La dysménorrhée croît avec le nombre de cigarettes fumées.

La pratique du sport entraîne une diminution de la fréquence de la dysménorrhée.

La dysménorrhée est habituellement primaire

Le début est décalé de quelques mois ou années par rapport aux premières règles, les premiers cycles étant le plus souvent anovulatoires. La dysménorrhée apparaît dans l'année suivant les premières règles dans 38 à 70 % des cas, au cours de la deuxième année dans 19 à 21 % des cas.

C'est une douleur protoméniale ou de précession, survenant avec les règles ou les précédant de quelques heures ; sa durée dépasse rarement à 36 heures.

Elle est souvent accompagnée d'un riche cortège neurotonique et digestif : asthénie (30 à 70 %), céphalées, nausées, parfois vomissements, diarrhées ...

Elle se répète de mois en mois, sans tendance à l'aggravation mais peut voir sa survenue suspendue par la prise de pilule, ré-apparaissant à son arrêt.

La dysménorrhée est le plus souvent essentielle

L'interrogatoire bien conduit est généralement suffisant au diagnostic de dysménorrhée essentielle mais il y a deux exceptions à cette règle :

• une dysménorrhée primaire apparue dès les premiers cycles et d'intensité progressivement croissante doit faire redouter une malformation utéro-vaginale, hémi-vagin borgne notamment.

• L'endométriose juvénile est une entité rare mais la méconnaître pourrait être fâcheux pour la fertilité ultérieure. Il faut y penser, en particulier si la dysménorrhée est résistante. En cas de dysménorrhée rebelle aux traitements médicaux habituels, les fréquences vont de 37 % pour Audebert à 54 % pour Wolfman. L'endométriose est plus fréquente après 17 ans car il est admis qu'il faut environ 5 ans de menstruations régulières pour le développement des lésions dont on sait qu'elles sont volontiers atypiques en coelioscopie, décrites sous forme de vésicules plus blanches que rouges, plutôt superficielles. La biopsie est souhaitable pour en démontrer l'étiologie.

C'est dans ces rares situations que l'examen clinique - non souhaitable chez une jeune adolescente présumée vierge - devient nécessaire et que les examens complémentaires dominés par la coelioscopie peuvent trouver leur pleine justification.

Thérapeutiques actuelles : antiprostaglandines et pilule

Les principales méthodes sont les progestatifs, la contraception orale et les antiprostaglandines prescrits séparément ou en association.

Les progestatifs

Leur efficacité est connue de longue date.

• du 16e au 25e jour, ils agissent en diminuant la motricité utérine, réduisant de manière significative les PGF2a. Ils s'avèrent intéressants chez l'adolescente sans vie sexuelle, ce qui rend peu logique la pilule.

• les progestatifs macrodosés administrés au 6e au 25e jour ont une efficacité équivalente à la pilule par une action antigonadotrope mais leur administration n'est pas sans conséquence sur le poids ce qui est bien peu prisé à l'adolescence.

La contraception orale

Elle agit par inhibition de la synthèse des prostaglandines endométriales du fait de l'absence d'endomètre secrétoire. Chez l'adolescente il vaut mieux choisir en première intention un estroprogestatif minidosé du fait d'une meilleure tolérance. L'efficacité n'est pas totale puisqu'il persiste 18 à 30 % de douleurs résiduelles.

Les antiprostaglandines

Ce sont des inhibiteurs de la synthèse des prostaglandines et ils permettent 80 à 90 % de bons résultats sans que la supériorité de l'un d'entre-eux ait pû être démontrée. C'est un traitement ponctuel, très limité dans le temps, qui se prend 1 à 3 jours par mois en période menstruelle. Il doit être débuté dès le premier jour des règles ou en cas de dysménorrhée de précession dès le début des douleurs. C'est, selon le Vidal, un " médicament pour adultes et enfants de plus de 15 ans " (12 ans pour la acide méfénamique) or la dysménorrhée commence souvent bien avant, ce qui réglementairement limite son emploi.
Les effets secondaires sont présents dans 10 % des cas, sous forme de vomissements, diarrhées, céphalées, vertiges ... Il est logique de préférer des produits à demi-vie plasmatique brève (Flurbiprofène, Ibuprofène, Kétoprofène, Fénamates ...).

Les tocolytiques peuvent atténuer l'hypercontractilité utérine et soulager la douleur pelvienne. On peut utiliser des antispasmodiques qui sont des tocolytiques mineurs (et sans effet secondaire sérieux), par contre bétamimétiques et anticalciques, puissants tocolytiques, n'ont pas d'indication chez l'adolescente. La progestérone du 16e au 25e jour agit également par ce mécanisme anticontractile.

Les techniques chirurgicales de dénervation utérine connaissent un regain d'intérêt grâce au progrès de la coelioscopie opératoire mais n'ont pas d'indication à cet âge.

La dysménorrhée essentielle n'est pas une pathologie psychogène mais la douleur a toujours une composante affective et un soutien psychologique spécialisé peut parfois être nécessaire.

Stratégie thérapeutique

La dysménorrhée est un symptôme qui, bien que pénible, ne déclenche pas systématiquement le recours au médecin, sans doute du fait de l'empreinte forte de fatalité attachée à ce symptôme.
En France, une jeune fille sur deux se résigne à ne rien faire, et pour les autres, il faut noter un fort taux d'automédication avec une utilisation d'aspirine, amidopyrine, anti-inflammatoire, bouillotte ...
Ce n'est souvent qu'en cas d'insuccès d'antispasmodique ou d'analgésique divers, tout droit sortis de l'armoire familiale, que la patiente consulte habituellement avec et à la demande de sa mère.

En première intention, on prescrit pour une période d'essai de 4 à 6 mois :

• soit un antiprostaglandine qui a pour lui la brièveté de son administration et l'absence de conséquence hormonale,

• soit un estroprogestatif minidosé s'il existe un désir de contraception, avec l'accord d'un parent (en dehors d'un centre de planification). La nécessité de trois semaines de médicament pour agir 1 ou 2 jours par mois peut à l'inverse rebuter la patiente ... et sa maman, pas toujours ravie d'une prescription hâtive de la pilule.

En seconde intention

• l'amélioration incomplète de la dysménorrhée par les antiprostaglandines peut justifier l'adjonction d'antispasmodique ou la prescription de pilule.

• la persistance de la dysménorrhée sous estroprogestatif minidosé peut faire remplacer l'estroprogestatif minidosé par une pilule à 50 mcg d'ethinyl estradiol ou associer la pilule à un antiprostaglandine.

En troisième intention, à ce stade, l'échec thérapeutique est rare. La persistance d'une dysménorrhée sévère doit faire discuter l'indication d'une coelioscopie de bilan avant d'envisager le recours à des traitements d'exception.

Conclusion

La dysménorrhée, par son retentissement, mérite une prise en charge de qualité. Si l'automédication y est fréquente et assez souvent suffisante, il faut cependant mieux informer les adolescentes de la possibilité d'une prise en charge médicale, très efficace dans la grande majorité des cas. Il n'y a aucune raison de souffrir chaque mois.

Professeur Christian QUEREUX
Centre Hospitalier Universitaire
45 rue Cognacq-Jay
51092 REIMS


MOTS-CLES : Dysménorrhées - Douleurs - AINS - Anti-inflammatoires - Antiprostaglandines - Adolescente - Règles - Menstruations - Malformations - Endométriose - QUEREUX